L'Action Places Gratuites : une "autre Suisse" antifasciste et solidaire

L’Action Places Gratuites, qui œuvre en Suisse entre les années 1973 et 1976 dans le but d’accueillir les réfugié·es chilien·nes fuyant la junte militaire, est un exemple de ce que l’historien Jonathan Pärli nomme une «autre Suisse». Par ces termes sont décrits les mouvements venant du peuple et de sa volonté d’entraide, souvent à une échelle locale organisée par paroisses, communes ou associations. C’est grâce à ces réseaux que l’APG peut trouver un écho à travers la confédération, reliant entre elleux tous·tes celleux qui se sentaient impuissant·es devant la tragédie chilienne. Voici un bref acompte de l’histoire de l’APG, qui, malgré l’acharnement des politiques, aura pu aider près de 400 personnes.

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Image: Grille d'inscription pour participer à l'Action Places Gratuites de Genève, 1974.

Cette grille d’inscription, dont nous conservons plusieurs exemplaires remplis à la main, permet de présenter la mobilisation Action Places Gratuites et sa présence à Genève. Elle démontre une volonté populaire de s’engager concrètement et matériellement dans l’aide aux réfugié·es chilien·nes, témoignage d’une solidarité en actes qui n’a trouvé écho ni dans la sphère politique de l’époque, ni dans les redéfinitions du cadre légal de l’immigration qui ont pris place ensuite.

Ces inscriptions individuelles restent toutefois, nous le verrons, le signe d’un engagement «par le bas» à l’encontre de décisions discriminatoires. En s’engageant à fournir une aide personnelle et immédiate, les participant·es à cette action ont pu mettre en sécurité plusieurs centaines de personnes et signifier leur désaccord avec la posture du Conseil Fédéral, dont il est clair que l’immobilisme ne faisait pas l’unanimité - c’est ce qu’indique le titre de l’ouvrage de Maurizio Rossi sur lequel cette note est basée, Solidarité d’en bas et raison d’État, le Conseil Fédéral et les réfugiés du Chili (1973-1976).

Commençons par une mise en contexte : le 11 septembre 1973, le gouvernement du président chilien Salvador Allende est renversé par un coup d’État militaire. La prise de pouvoir par une junte militaire s’accompagne de la capture de plus de 5000 personnes, détentions visant largement et arbitrairement la gauche chilienne, réelle ou supposée. À ces arrestations généralisées s’ajoutent des interrogatoires violents, des tortures et des exécutions, au nombre de plusieurs centaines dans les jours qui suivent.

En Suisse, le choc d’une grande partie du public face à ces nouvelles s’accompagne d’une autre tendance politique plus conservatrice. Avant 1973, les relations entre la Suisse et le Chili n’étaient en effet pas au beau fixe : limitées à des échanges commerciaux au travers de la présence de Nestlé et de l’export d’armement, elles se caractérisent par une méfiance de la Suisse envers le gouvernement socialiste d’Allende, dans un climat général de paranoïa à l’égard de la gauche et du communisme.

Ainsi, les informations sont accueillies par une incongruence entre une grande partie de la population qui exprime son désarroi face à la souffrance du peuple chilien, et une sphère politique réticente qui pacifie le public en assurant l’accueil imminent d’un contingent de réfugiés (la Sonderaktion, un groupe de 250 personnes). Face à l’immobilisme politique, un mouvement populaire émerge : manifestations, débats, organisations locales puis coordinations plus larges, le soutien au Chili trouve une large base dans la société suisse, particulièrement dans les sphères de gauche.

C’est dans ce contexte qu’émerge, en décembre 1973, l’Action Places Gratuites (APG), qui se donne pour mission de trouver des places d’hébergement pour les réfugié·es chilien·nes. Centrée dans un premier temps autour de la figure de l’abbé Cornelius Koch, cette mobilisation fédère les initiatives locales sous une bannière relativement apolitique, gardant pour mots d’ordres l’opposition au fascisme et, dans de nombreux cas, le devoir chrétien de charité. Les paroisses jouent en effet un rôle clé dans l’organisation, de même que les communes : ces vecteurs confèrent à l’APG un caractère profondément local et humain, tout en bénéficiant d’une faîtière au niveau fédéral. Il s’agit avant tout d’un mouvement venant du souhait explicite, de la part de nombreux·ses suisse·sses, de venir en aide aux victimes de violences qu’iels jugent inacceptables ; beaucoup se portent donc volontaires pour mettre à disposition une partie de leur logement, mais également des cours de langue, un soutien dans la recherche de travail ou encore une aide juridique gratuite.

Quelques semaines après sa fondation, l’APG peut déjà faire état de 2000 à 3000 places disponibles. Mais malgré cette indéniable mobilisation, l’abbé Koch se voit contraint de réaffirmer la neutralité politique du mouvement en insistant sur son caractère humanitaire et non, comme le craint l’Etat, son affiliation à la gauche (quoiqu’elle y soit largement majoritaire) : face au conseiller fédéral à la justice et police, Kurt Furgler, il faut avant tout tenter de faire accepter la venue de réfugié·es par les autorités, inquiètes de la présence d’«extrémistes» parmi les arrivant·es et rétive à l’accueil de tout nouveau contingent.

Une fois les quelques chilien·nes acheminé·es légalement soumis·es à de longs interrogatoires, il devient rapidement clair pour l’abbé Koch et son successeur, le pasteur Guido Rivoir, que la voie clandestine s’impose. Cet état de fait est confirmé par le rétablissement du visa obligatoire pour les ressortissant·es chilien·nes, qui rallonge considérablement la procédure administrative nécessaire à un accueil en règle, alors même que les persécutions menées par la junte se poursuivent. Pour outrepasser ces difficultés, l’APG fait atterrir à Milan les personnes qu’elle continue de soutenir. Elles y attendent ensuite l’obtention d’un visa pour la Suisse.

Il apparaît a posteriori que la difficulté d’obtention des visas et la longueur du processus ne relevaient pas uniquement des décisions individuelles de Kurt Furgler, mais également de certain·es fonctionnaires responsables de l’immigration, réticent·es à ces nouvelles entrées dans un contexte de tensions xénophobes alimentées par l’extrême-droite. En outre, l’administration suisse se heurte aux limites de son cadre juridique concernant le statut des réfugié·es, dont elle examine les dossiers au cas par cas ; ainsi, les personnes attendant à Milan font face à une attente décourageante.

Face à de telles difficultés, certaines de ces personnes se dirigent vers d’autres pays ; quant à l’APG, elle se trouve dans une position précaire. Entre endettement pour couvrir les frais de transports et difficulté du choix des personnes à aider, le pasteur Rivoir est contraint à un compromis avec l’État : si la Suisse examine les demandes de visas déjà déposées, l’APG doit s’engager à renoncer à l’acheminement de nouveaux contingents pour se concentrer sur l’accueil des réfugié·es déjà présent·es. Dans le cadre de cet accord, les derniers visas sont délivrés à la fin de l’année 1975 et au début de l’année 1976. C’est devant l’impossibilité administrative et financière de continuer sa mission que l’Action Places Gratuites est dissoute le 30 mai 1976 ; elle aura aidé 438 personnes à fuir le Chili, dont 393 accueillies en Suisse.

Mais l’action aura aussi mis en lumière les incongruences flagrantes entre les propos tenus par le Conseil Fédéral sur la vocation humanitaire de la Suisse, et son attitude radicalement différente selon l’origine des demandeur·euses d’asile : notre pays aurait en effet été bien plus magnanime envers les personnes fuyant la Tchécoslovaquie et la Hongrie, que l’on pouvait présenter comme victimes du communisme, qu’envers les chilien·nes, suspecté·es de fuir en raison de leur activisme de gauche. Le manque de cadre légal autour de l’asile a laissé le champ libre à des fonctionnaires dont les convictions individuelles ont pu s’exprimer par des refus, soutenu·es par un conseiller fédéral de droite peu enclin à collaborer avec l’APG, en dépit d’un vaste soutien populaire.

C’est ce qu’il faut retenir de ces archives de l’Action Places Gratuites : placée devant une tragédie concrète, une partie de la population suisse s’est montrée solidaire dès que l’occasion lui en a été donnée. C’était il y a 50 ans, mais cela peut nous donner des raisons de penser qu’aujourd’hui non plus, les politiques frileuses – pour ne pas dire racistes – de l’État ne représentent pas la Suisse entière. C’est d’ailleurs la thèse que défend l’historien Jonathan Pärli dans son ouvrage au titre évocateur : Die andere Schweiz 1973-2000 (2024), l’autre Suisse.